mardi 12 septembre 2017

Un cocon d'épines



Quand on vit au plus près de la nature et d’un jardin, il apparaît que l’état naturel du végétal sous nos climats, c’est soit la ronce, soit les bois ; les deux étant cités par ordre d’apparition. Il n’est qu’à voir en France comment l’exode rural en laissant des parcelles abandonnées a favorisé le développement des bois. En étant même un peu vigilant, on peut deviner en regardant un paysage là où le bois peu à peu a grignoté les terres.

Les ronces sont a priori un peu comme les mouches et les moustiques : une calamité. Elles envahissent tout, s’immiscent traîtreusement dans nos belles cultures, referment peu à peu les chemins pas assez pratiqués, nous blessent quand on s’y risque… Elles avancent par marcottage, chaque tige pouvant atteindre jusqu’à quatre mètres de long. Elles n’ont semble t-il pour elles que leurs fruits doux et sucrés et leur domestication forcée dans nos haies. On les coupe : elles repoussent. C’est sans fin. On a imaginé Sisyphe poussant son rocher, on aurait pu imaginer un jardinier face à ses ronces !

Pour être précis, l’épine n’est pas le monopole de la ronce. Il suffit de penser aux rosiers, aux aubépines, aux genévriers (je suis tombé un jour dans un buisson de genévrier : je déconseille, c’est un pur cauchemar !) et, pire encore, les pousses d'acacias dont les épines peuvent atteindre plus de deux centimètres de long. De vrais armes acérées…

Pourtant, évidemment, la ronce a son utilité. Contre toute attente, de nombreuses espèces, soit y vivent (insectes et papillons divers, petits rongeurs...), soit s’en nourrissent (à peu près les mêmes). Et en fait quand on y réfléchit bien, la ronce protège. Elle protège ces animaux qui s’y cachent, mais aussi, en créant des zones plus ou moins impénétrables elles ralentissent toute intrusion, permettant alors à de jeunes pousses d’arbres de pousser sans être écrasées ou mangées au préalable. En offrant nourriture elles évitent que ces fragiles arbres en devenir terminent dans quelques estomacs. La ronce est une calamité pour l’humain et un cocon protecteur pour les arbres. D’ailleurs, dans une forêt ancienne et saine aux grands arbres forts, à ma connaissance il n’y a plus de ronces. Il y en a dans les bois qui sont des forêts en devenir, dans les champs, dans nos jardins, chemins et fossés, mais pas (ou alors très peu) dans les forêts. C’est un colonisateur précoce qui prépare le terrain pour les autres…

Si je te raconte ça, bien que vivant désormais à la campagne, ce n’est pas parce que je me suis recyclé comme jardinier (quoique…) mais parce qu’il y a évidemment une métaphore évidente.

L’âme humaine a besoin de quelques taillis de ronces pour protéger ce qui est à venir. Et bien évidemment les contes nous l’apprennent aussi. Ainsi dans la Belle au Bois Dormant (version Grimm) il est écrit qu’après que la jeune femme se fusse piquée avec l’aiguille, « Autour du château, une haie d’aubépines commença à croître qui chaque année devenait de plus en plus haute et qui enfin entoura tout le château si bien que l’on ne pouvait plus rien en voir, pas même la flamme qui flottait sur le toit. Alors il courut dans le pays, la légende de la Belle au Bois Dormant car c’est ainsi que fut nommée la fille du roi, si bien que tous les fils de roi se rendaient dans le royaume et voulaient fendre la haie vive. Mais c’était impossible car les épines avaient comme des bras qui se tenaient fortement ensemble, les jouvenceaux y restaient accrochés sans pouvoir s’en défaire pour mourir d’une fin atroce. » Comme on le voit, ça ne rigole pas… Il y a des sortilèges plus puissants que bien des volontés humaines…

Oui, un prince finira bien par y entrer. Mais -et le texte est absolument explicite- il peut le faire car « les cent années s’étaient écoulées et le jour était venu où la Belle au Bois Dormant devait se réveiller ». Alors, et uniquement parce que cela faisait cent ans, « il y avait de hautes et belles fleurs qui s’écartèrent pour le laisser passer sans le blesser et qui se refermaient de nouveau en haie vive. » Et oui, il y en a qui ont de la chance...

Il aurait pu y avoir le sort de jeté sans ce buisson d’épines. Si il est là, c’est bien parce qu’il a une fonction, et cette fonction est bien de protéger. Protéger quoi ? La jeune femme endormie bien sûr et tout ce que contient le château. Mais parce que les contes parlent toujours d’autre chose que ce dont ils donnent l’impression, il est là pour protéger le sommeil de la belle endormie. Et non pas tant son sommeil que le travail psychique qui s’y accomplit. Car il ne peut y avoir de rencontre avec une « autre royauté » (sa rencontre avec le prince) qu’à la condition que nous ayons mûri notre propre royauté intérieure. Ce concept de « royauté intérieure » rejoint d’ailleurs la pratique du Tarot qui regorge de rois, de reines, de princes, d’empereur et d’impératrice… Il ne s’agit pas bien sûr ici de la fonction politique mais de la manière avec laquelle nous habitons et faisons vivre notre propre grandeur intérieure, de comment nous habitons et faisons vivre le royaume qu’est notre vie, comment nous développons notre puissance, non pas au sens prédateur du terme, mais au sens de notre potentiel le plus haut.

Pendant son sommeil, la Belle passe de l’état de jeune fille à celui de femme. Et donc, contrairement à ce que l’on dit, ce n’est pas le prince qui la réveille, mais tout simplement la fin du sort. Pendant ces cent ans de sommeil, la Belle probablement a rêvé. Et en rêvant elle a exploré tous ses mondes intérieurs jusqu’à son accomplissement plein et entier. Et elle ne pouvait faire ce travail qu’à la condition absolue de ne pas être dérangée. Et heureusement, il y avait un buisson d’épines tout autour de son château…

Oui, parfois, nous devons nous fabriquer des taillis de ronces pour laisser travailler tranquillement en nous ce que nous avons de plus précieux. Et de ces taillis écorchant, nous pouvons même parfois offrir aux autres des fruits doux et sucrés tout autant que parfois y accueillir d’autres êtres, et pourquoi pas d’autres entités ou esprits… Comme la ronce le fait avec le chêne ou le hêtre à venir.

Alors oui, dans les jours et semaines à venir je vais continuer d’aller avec ma faux, mon sécateur et la débroussailleuse. Mais uniquement dans ce que nous pourrions appeler « notre domaine », parce qu’en cet endroit, les ronces n’ont pas leur place. L’homme ne peut vivre dans la ronce en permanence d’autant que très vite avec elle, l’homme n’est plus chez lui… Mais je me garderai bien de vouloir les éradiquer en d’autres endroits. Il faut savoir laisser en ce monde, des espaces dans lesquels personne ne rentre. Car alors nous protégeons de magnifiques promesses à venir qui ont besoin de taillis et de secret comme la plante de lumière...

lundi 17 juillet 2017

Nos vies comme des ailes d'oiseau emportées par le vent

Wynn Bullock - Child on a forest road


Parfois, je suis questionné sur la pertinence de partager en public des choses très personnelles. C’est une question qui m'oblige à m’interroger sur le pourquoi de cet élan-là. Et s’il m’arrive de douter, j’arrive en général à justifier ce qui pourrait être perçu comme de l’impudeur. Pour le texte qui suit, je sais pourquoi je l’ai écrit, et pourquoi je veux le partager. Parce que je sais avoir été sauvé par des témoignages de personnes (anonymes, amis, écrivains, artistes, pratiquants spirituels…) qui, chacun à sa façon, à des moments divers, m’ont dit :

- Voilà, la vie peut être autre. Elle peut être plus grande et plus belle que ce tu imagines. Et non, elle n’est pas obligatoirement un océan de larmes, et elle peut même être joie et magie !

Et c’est parce que j’ai suivi ce chemin-là, porté et chamboulé par ces témoignages, que je me sens l’élan de partager certaines choses, en espérant que leurs souffles suscitent les mêmes élans que ce qui m’a sauvé.
Je suis autrement en ce moment entre deux vies, entre un monde à quitter et à un autre à construire. Et pour l’heure, entouré de cartons. De cette accumulation de petites choses que j’appelle « mes biens » et qui un jour comme c’est d’usage seront dispersés à tout vent. Locataire… Il faudrait ne se déplacer qu’avec rien et j’en suis bien incapable. A quoi je tiens le plus ? A quelques statues de Bouddha, à mes guitares, à quelques livres, quelques photos et souvenirs, une vierge de cire sous un globe de verre, mes tambours, quelques objets… Peu de choses en vérité quand notre âme n’est pas loin de l’infini… Comme un jeu que l’on joue, comme une manière de se rassurer. Mais revenons à ce dont je voulais parler.
C’était hier 16 juillet le jour anniversaire de la naissance de mon père. Quatorze années (ou quinze, je ne sais plus et le papier qui me permettrait de le vérifier se trouve... dans les cartons !) qu’il est « devenu ciel » comme disent les mongols. Dire que notre relation et notre vécu commun furent difficiles est un euphémisme, et au-delà du chemin de pardon que j’ai pu faire, ce fut toute l’affaire de ma vie que de me construire à l’aune de ce brasier-là.
Je suis donc allé hier matin sur la Voie du tambour, mu par l’élan que je ne comprenais pas très bien d’aller explorer en ce jour particulier s’il n’y avait pas quelque chose encore à comprendre. De lui, de moi, de nous. Nous nous « rencontrâmes » (rencontre / âmes ?) donc. Il me parla d’amour lui qui en fut si peu démonstratif. Il est de toute évidence depuis passé à autre chose. Il me dit :
- Ne ressasse pas les erreurs que j’ai faites. Tu en es libre pour peu que tu le décides, comme tu es libre de moi dorénavant. Ne ravive pas les anciennes blessures inutiles. Libère t’en ! Le bonheur, il n’y a que cela : la joie et l’amour…
C’était dit sur un ton aimant et sincère et je l’en remerciais avec le sentiment d'une boucle enfin aboutie.
Dans la nuit qui suivit cette "rencontre", je fus réveillé par un rêve que je venais de faire. Je rêvais que j’allais voir mon père et sa femme dans une maison à la campagne que je ne lui connaissais pas. J’étais avec mon frère. L’atmosphère était paisible et lui-même et son couple sereins (ce qui fut loin d’être le cas de son vivant !). Nous nous sommes promenés dans un verger qui faisait partie de sa propriété. Il n’y avait pas encore de fruits, mais la récolte était prometteuse. Vint le temps des au-revoir. Je le sentais contrarié à l’idée de notre départ, d’autant que de toute évidence, la table étant mise, il nous espérait pour le repas. Il nous dit :
- Nous avons des cadeaux pour vous.
Ils commencèrent par offrir celui revenant à mon frère et dont ma mémoire onirique n’a malheureusement pas gardé la trace. Puis vint mon tour. Posé sur une coquille saint jacques vide, un cadeau joliment emballé était posé. Ils me le remirent en mes mains avec la coquille. Je posais le tout sur une table du jardin puis défis le paquet. A l’intérieur, il y avait un curieux étui à lunettes que j’ouvris pour découvrir, posées côté-à côte, deux plumes magnifiques dans les tons marrons et blancs, l’une… terminée par un mine de stylo, l’autre par un stylo plume !
C’était magnifique. Comme si mon père, par ce rêve et dans la continuité de cette (ultime ?) rencontre de la veille, me rendait et me présentait en une offrande simple un de mes pouvoirs qui est celui de l’écriture et du témoignage. Et puis deux plumes d’oiseau… Sur la Voie du tambour cela revêt pour moi un sens tellement particulier… Et le tout posé sur une coquille saint jacques, symbole de ceux qui se mettent en chemin… Là, par ce présent, et par la place que lui prenait en me l'offrant, il ré harmonisait notre lignée et notre histoire en un deus-ex-machina tout de tendresse et d’à-propos.
Ainsi sommes-nous tissés de l’étoffe de nos rêves. Ainsi les mondes entre eux communiquent. Ainsi, nos âmes peuvent-elles se reconstruire et les liens déchirés s’apaiser.
Au matin, très ému et méditant sur ce rêve si fort, une phrase m’est venue :
- Il faut remplacer les chaînes de nos liens par un simple fil d’or !

C’est ce que mon père et moi (et sa femme) avons fait hier en deux actes extraordinairement synchronisés. Merci à eux et aux tisserands qui veillent...

lundi 12 juin 2017

Le chant du tambour : un retour



Entre mes 20 et 26 ans, j’ai poursuivi le rêve d’être musicien professionnel, plus exactement percussionniste. Je jouais les congas, le berimbau et le djembé. J’étais alors un jeune homme encore un peu adolescent et aux rêves intacts. Matériau encore un peu brute j’avais la fougue et les fulgurances de l’adolescence mais aussi un substrat d’empêchements assez épais…
Je ne sais si à l’époque j’avais beaucoup de volonté, mais ce qui est sûr c’est que j’avais des désirs très puissants, et la musique fut un élan irrésistible. Je lui dois quelques-unes de mes émotions les plus puissantes, tant comme auditeur que comme musicien. Je travaillais beaucoup : deux à quatre heures par jour de pratique. Je pensais musique, vivais musique, parlais musique… J’étais une sorte d’obsessionnel branché sur une fréquence particulière ; celle de la musique et plus spécifiquement du rythme. Et, une fois noté le fait que j’avais déjà à l’époque une curiosité insatiable pour diverses autres choses et plus spécifiquement pour le monde comme il va, je ne sais sans ces élans pluriels ce que je serais devenu. Un bloc de marbre noir fermé sur lui-même faute d’avoir réussi à atteindre la musique que j’entrevoyais ? Un musicien accompli mais figé dans ses cadres ? En tout cas, un jour, j’ai décidé d’arrêter la musique.
Ce fut rude et pour autant dire un peu violent. Sur les raisons qui présidèrent à ce choix, il y en eut beaucoup. Commençons par les choses matérielles : besoin d’argent, la précarité n’a qu’un temps. Continuons vers d’autres choses plus délicates. D’abord, pétri d’admiration pour le musicien avec lequel je travaillais alors, je ne suis pas sûr que je jouais totalement ma musique. Je crois que je jouais beaucoup la sienne et peu la mienne. Ensuite, il y eut un moment où je vis –ce fut comme un flash dévastateur- très exactement là où je me situais  en tant que musicien : pas le niveau pour faire la musique que j’aurais rêvé de faire, et pas le goût des concessions pour faire une musique que j’aurais pu jouer mais qui ne m’intéressait pas… Il y eut d’autres raisons plus affectives donc plus secrètes que je ne développerai pas. Disons simplement qu’un jour je vis –les choses n’avançant pas comme nous l’aurions voulu- que mon statut de musicien plus ou moins inachevé ne faisait plus briller les yeux de la femme que j’aimais alors… Parfois, nos vocations reposent sur des choses tellement étonnantes !
Cet arrêt de la musique fut un renoncement douloureux. Un schisme. Et toucher un tambour, malgré diverses tentatives, demeura longtemps pour moi quelque chose de douloureux, réveillant un inassouvi et un inaccompli qui me peinaient beaucoup.
Alors, le tambour a quitté ma vie (le berimbau un peu moins) pour, bien des années plus tard, être remplacé par la guitare que je continue de jouer et qui me procure toujours d’immenses plaisirs. Et puis, les années ont passé encore. Le jeune musicien chevelu que je fus approche d’une soixantaine plutôt dégarnie, avec beaucoup de kilos en plus, mais aussi beaucoup de compréhensions, de découvertes, de chemins parcourus et surtout une aptitude au bonheur et à la joie que je n’avais pas à l’époque. C’est peut-être d’ailleurs un trait du vieillissement : la capacité à la joie suit la même ligne que notre charge pondérale !
Les cycles qui font notre vie sont multiples et surprenants et avancent souvent en spirale. Un élan puissant duquel je finis par m’éloigner (ce peut être le conte, l’écriture, la musique…), pour y revenir souvent bien des années plus tard après avoir nettoyé en moi ce qui empêchait à un moment cet élan de se perpétuer. En général, j’ai le besoin d’arrêter quand une chose finit par prendre toute la place dans ma vie ou quand elle me semble se rigidifier. Depuis cette expérience de musicien, je refuse de m’enfermer dans une seule chose…
Et puis le tambour est revenu. De façon étrange et très puissante. Il est tout débord revenu grâce à la Voie du Tambour. Puissance du tambour pour voyager entre les mondes. Rythmes linéaires certes, mais cette pulsation sourde qui revenait. Dire que ce nouveau chemin fut et reste fondateur d’un nouveau irrésistible dans ma vie serait un euphémisme… Sur ce chemin donc, de multiples métamorphoses intérieures, et puis une nouvelle énergie qui peu à peu s’installe et l’élan puissant de prolonger ma pratique de la guitare –par nature plus intériorisée- par des propositions plus extériorisées, plus exubérantes, plus joyeuses, plus folles… Comme si une nouvelle présence, disparue pour un temps, était revenue m’habiter et me disait : vas-y ! Car oui, nous sommes à notre insu habités de présences (ou de possibles de nous-mêmes) qui se révèlent en fonction des méandres de nos vies…
Alors samedi dernier donc, je me suis offert un nouveau djembé (le premier étant resté d’une façon très étrange dans la lignée d’une ex…) Joie, retrouvailles. Inquiétude d’avoir tout perdu et de devoir tout réapprendre. Et puis non. Si la technique a bien sûr souffert des années d’abstinence, le son est toujours là. Le plaisir de jouer aussi, et surtout, toutes ces années (près de 30 ans !) m’auront permis de faire le deuil de ce que j’avais alors laissé en arrêtant la musique. Je me sens neuf devant l’instrument et pleinement moi-même. Bonheur.
Là où je pars vivre cet été, je pourrai jouer sans problèmes de voisinage (enfin, j’espère !). J’espère y trouver de bons musiciens pour jouer avec eux et d’ores et déjà je travaille sur la mise en forme d’un nouveau spectacle de contes qui reprendra une partie de mon répertoire africain mais avec le djembé… Un seul mot d’ordre : ne pas vouloir faire à tout prix « conteur africain » (la norme va parfois se cacher dans des endroits étranges…).
Le tambour est un chant puissant, soulevant une énergie dionysiaque. Et parce que dans le vivant tout est rythme, il s’inscrit dans un espace à la vitalité débordante. Il célèbre le corps, la joie d’être et le partage, exige la présence pleine et entière et se joue des états d’âme. Un nouveau souffle… Ainsi, de nos tambours chantant, nos pieds feront vibrer la terre, soulevant la poussière…

jeudi 1 juin 2017

Le chant des vieux mâles

Photo : Sebastiao Salgado

Nous sommes entourés de légendes que certains s’échinent à considérer comme de simples faits.

Ainsi, ai-je entendu que des scientifiques sont en train de prouver qu’à partir de cinquante ans les mâles d’une espèce de baleine à bosse émettent des sons qu’ils n’émettent pas plus jeunes. En cherchant bien, ces chercheurs se sont rendu compte que ces chants particuliers liés à la maturité ont la propriété de modifier la composition chimique du phytoplancton dont se nourrissent les baleines allaitantes à proximité, améliorant par là-même la qualité de leur lait ! Ou, quand la maturité des uns vient renforcer les générations naissantes grâce à l’émission de vibrations modifiant l’environnement… Précisions que l’espérance de vie d’une baleine à bosse est d’environ cinquante ans, ce qui revient à dire que les mâles émettent ces sons au crépuscule de leur vie comme un ultime chant du cygne (ou plutôt de baleine !)

Je suis dans la décennie au cours de laquelle les mâles de cette espèce commencent à chanter ces chants et je vivrai bien plus longtemps, mais cette idée me plaît. J’aime l’idée que certaines choses que je développe dans ma vie puisse renforcer la force de vie des êtres qui m’entourent. Cela pourrait sembler prétentieux, mais ne pourrait-on pas considérer que ce pourrait être un des effets de la maturité ? La nature de l’énergie que nous émettons, la force et la beauté de nos intentions, notre manière d’être présent au monde, sont comme des ondes de force qui inéluctablement modifient notre environnement.


Sur la voie du Tambour, il est souvent fait recours à des chants qui guérissent. Les parents chantent des chants à leurs enfants. Les pratiques spirituelles n’ayant pas recours au chant sont très rares, et il n’existe pas de société humaine sans chant. Alors chantons, tout seul, à plusieurs, à l’église, sous la douche, dans son salon, en marchant, dans les champs… Chantons ! Et si je m’apprête à changer de vie, c’est bien pour développer mon propre chant. C’est un vieux mâle à bosse qui te le dit...

dimanche 28 mai 2017

L'Océan des Histoires

art aborigène, je ne connais pas l'auteur

« Et Ssi, le Génie de l’Eau, parla à Haroun de l’Océan des Courants d’Histoires, et même s’il se sentait rempli d’un sentiment d’échec et de désespoir, la magie de l’Océan commença à avoir un effet sur Haroun. Il regarda dans l’eau et vit qu’elle était composée de mille et mille et mille et un courants différents, chacun d’une couleur particulière, et qu’ils s’entrelaçaient les uns aux autres comme une tapisserie liquide d’une complexité époustouflante ; et Ssi expliqua qu’il s’agissait des Courants d’Histoires, que chaque fil de couleur représentait et contenait un conte unique. Différentes parties de l’Océan contenaient différentes sortes d’histoires et, comme on pouvait trouver là toutes les histoires qui avaient déjà été racontées et bien d’autres qu’on était en train d’inventer, l’Océan des Courants d’Histoires était en fait la plus grande bibliothèque de l’univers. Et parce que les histoires étaient conservées ici sous forme liquide, elles gardaient la possibilité de changer, de devenir de nouvelles versions d’elles-mêmes, de se joindre à d’autres histoires pour devenir encore de nouvelles histoires ; aussi, contrairement à une bibliothèque de livres, l’Océan des Courants d’Histoires ressemblait plus à une réserve de récits. »

Salman Rushdie « Haroun et la mer des histoires » Folio


Salman Rushdie a écrit cette fable, ce conte, pour son fils juste après la prononciation de la fatwa à son encontre. C’est donc bien d’une fable, picaresque, parfois drôle et d’une imagination sans limite, dont il s’agit, qui oppose des tenants des histoires (essentiellement ici représenté par une tout jeune garçon fils d’un conteur) contre un empire du mal de presque pacotille qui a décidé de faire régner sur terre le silence absolu et les ténèbres…

Un livre découvert grâce à l’entremise d’une amie (qui me l’a envoyé par la poste après l’avoir lu ! Belle idée je trouve!) qui devrait je pense toucher tous les conteurs et faiseurs d’histoires...

lundi 15 mai 2017

Une nouvelle vie !



A l’exception d’un long texte dissertant des relations entre contes et pratiques chamaniques, j’ai peu écrit ces derniers temps. La vie psychique va par cycles. A ceux exigeant disponibilité intérieure et solitude en succèdent d’autres plus tournés vers la réalisation en ce monde… Pour ce qui concerne ces fameux cycles, je viens d’en traverser un de trois années au cours desquels j’ai redessiné et redéfini (en une vie pas loin du monacal !) mon projet de vie et exploré de nouveaux territoires. Jusqu’à ce que, presque à mon insu, quelque chose ait mûri et qu’une voie impérieuse et impétueuse me dise : voilà, c’est le moment !

Alors oui, c’est le moment ! Le moment de changer de vie pour incarner tout ce que je sais être maintenant mon chemin. Et donc, décision est prise : je pars vivre dans l’Aveyron d’ici le mois de septembre. J’y pars (quand bien même il y ait par ailleurs un projet de poste salarié mais sans aucune certitude) pour m’installer disons « à mon compte » comme conteur, tarologue et… masseur (je viens de terminer une formation certifiante en massage assis et j’adore ça ! ). A ces trois activités s’ajouteront évidemment des pratiques sur la Voie du tambour et puis plein de choses à faire dans la maison et le jardin. Oui, car je rejoins donc l’Émerveillée en ses terres et cela m’enchante ! Et que tout cela se passe dans un village dans lequel j’ai le projet de partir depuis maintenant 7 ans est une facétie de l’univers qui restera à jamais comme un mystère jubilatoire...

De le dire, de l’écrire, j’oscille depuis deux semaines entre exaltation et panique à bord. Et oui, fini le salaire qui tombe à la fin du mois ! (Et comme un fait exprès, jamais de ma vie je n’ai reçu autant de factures imprévues à payer qu’en ce moment !) Mais bon, outre certaines conditions matérielles et affectives requises qui sont bien là, j’ai 57 ans et je me dis que si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais…

Une des questions afférentes est la polyvalence de mes activités. Certains trouveront sans doute cela peu sérieux. Et pourtant… Je cherche un nom générique pour réunir tout cela : tisserand d’horizons ? Jardinier de nouveaux possibles ? Sourcier d’âmes ? Cultivateur de bonheurs ? Couteau suisse à deux jambes ? Semeur de joies ? Je cherche mais n’ai pas encore trouvé. Mais bon : conteur / tarologue / masseur est encore un métier peu référencé...

C’est un nouveau départ, une nouvelle histoire, une nouvelle aventure, et je sais qu’il me revient d’en être le héros…

Les réalisations de ces derniers mois ont ensemencé le terrain : le nouveau spectacle de conte, le stage de Tarot chamanique, la préparation de celui sur conte et pratiques chamaniques, la formation en massage assis, la vente de la maison de ma maman… Et me voici maintenant né à ce nouveau possible.

Oh, bien sûr qu’à la joie de ce nouveau départ, il y a aussi des déchirures. J’ai reçu beaucoup ces derniers temps de ceux à qui j’ai annoncé mon départ et cela m’a beaucoup ému et marqué. Mais il faut accepter de perdre parfois pour mieux recevoir ensuite.

Sans doute du coup que le ton de ce blog va un peu changer : mes blogs ont toujours suivi mes métamorphoses. A tout bientôt pour la suite de l’aventure...

lundi 8 mai 2017

Conter sur la « Voie du tambour », Une proposition de rencontre entre travail du conteur et pratiques chamaniques



Au commencement :

A toi qui es conteur, je vais raconter une histoire. Celle sur laquelle je chemine en ce moment, car les histoires sont aussi des chemins. C’est une belle histoire et donc un beau chemin et parce que ce qui est beau mérite d’être partagé, je le partage avec toi.

J’imagine que tu aimes les contes merveilleux et peut-être même en racontes-tu.
J’imagine aussi que, comme beaucoup d’entre nous, tu te demandes souvent comment il est possible que des cultures éloignées et coupées les unes des autres aient développé sur l’ensemble de notre belle planète des histoires presque identiques.

Tu as sûrement pu constater que certaines histoires ont un pouvoir d’enchantement qui nous met parfois dans un état de grâce au cours duquel conteurs et auditeurs semblent suspendus dans une sorte de rêve commun comme si, tous ensemble, ils étaient entrés dans un seul et même espace parallèle ou, plus simplement, dans un présent dense et pleinement habité.

Ne t-il t’arrive pas parfois de te sentir habité par une histoire comme si celle-ci était dotée d’un pouvoir mystérieux agissant sur toi ?
Sans doute as-tu déjà ressenti en lisant, écoutant ou racontant une histoire, cette sensation de « rentrer chez toi », une impression de « déjà vu », de « déjà vécu », comme si tu découvrais quelque chose que tu sais déjà, et comme si alors « ton âme respirait ».

Tu sais aussi, que parfois le héros - ou l’héroïne -  de ces contes entre dans une autre dimension par un trou dans la terre, un puits ou bien encore le creux d’un tronc d’arbre… Tu sais aussi que dans ces contes les quatre règnes  - minéral, végétal, animal et humain - sont reliés les uns aux autres et qu’il est fréquent d’y entendre un animal ou une plante parler avec un être humain. Par ailleurs, la magie est omniprésente dans ces contes et la figure de l’être bienveillant ou malveillant l’est tout autant, apportant lumière, enseignement, aide ou, a contrario, épreuves et souffrances. Tu sais aussi que le plus souvent, à la fin, le héros triomphant revient toujours d’où il est parti, quand bien même il s’est trouvé complètement transformé par le cours de son aventure.

Tu t’es sûrement longuement interrogé sur le sens à donner à tout cela. Dans l’histoire récente de la compréhension des contes - mis à part Bettelheim qui fut le premier à livrer son interprétation personnelle des contes au grand public - la vision jungienne avec sa psychologie des profondeurs, ses concepts d’archétype et d’inconscient collectif semble particulièrement appropriée au conte.
Mais peut-être as-tu l’intuition qu’il y a autre chose encore. Une porte qui n’a pas été poussée, un royaume dans lequel tu n’es pas encore entré et c’est cette histoire-là que je voudrais te raconter.

Sur le chemin, la rencontre :

De cette histoire, ma modestie dusse-t-elle en souffrir, je vais être le personnage principal. Donc un conteur. Un conteur depuis près de 18 ans. Oui, un peu comme sur ces façades de boutiques, de restaurants ou de garages sur lesquelles il est écrit « depuis 1998 », comme un gage de sérieux et de longévité. Donc, un conteur qui aime les contes merveilleux et qui a vécu maintes fois ce que j’ai évoqué ci-dessus. Un jour, ce conteur s’est mis à lire des ouvrages sur le chamanisme. Il trouvait ça beau et inspirant, y retrouvait bien sûr des motifs de contes, mais il se disait que tout cela appartenait à d’autres cultures, plus ou moins « premières » ou «exotiques » et que tout cela, de toutes façons, ne pouvait concerner que des initiés à la formation particulière et hors d’atteinte pour un occidental en milieu urbain du 21 ème siècle.

Et puis, il y eut la découverte d’un livre de Michael Harner (1), et puis il y eut cette discussion avec une amie -elle-même déjà coutumière de ces pratiques- à qui je disais mon intérêt et mon attirance pour la chose, mais avec les réserves que je viens d’exprimer. Ce à quoi, elle me répondit goguenarde et amusée (oui, je sais ; j’ai déjà raconté cette scène par ailleurs) :

- Tiens tu n’as qu’à lire ce livre. Tout est expliqué et puis on en reparlera.

C’était un livre d’initiation pratique au « voyage chamanique » (2). Je le lus donc et un jour fis ma première tentative de « partir en voyage chamanique ». C’était, je crois me rappeler, entre janvier et mars 2014 ; soit il y a trois ans à l’heure où j’écris ces lignes.

J’étais alors dans une autre vie, habitait dans une autre ville, avec une autre femme ; et si je frôle ici des aspects plus intimes, c’est juste pour dire que parfois, la vie se charge de faire un ménage qui vous récure jusqu’à l’os et vous oblige alors à changer profondément, comme une révolution copernicienne. La vie vous oblige aux métamorphoses quand nous sommes nous-mêmes parfois si soucieux de notre confort. En tout cas, ce premier « voyage » donc, je le fis ; et cela changea complètement ma vie. De là naquirent le Tarot chamanique, une autre vision du monde et de ma vie, un nouveau métier, de nouvelles expériences, une nouvelle place dans le monde, et… une nouvelle approche de ma pratique de conteur. Oui, ce fut un bouleversement complet, profond et irrémédiable.

Cet enseignement chamanique, cette expérimentation au quotidien, je les ai appelés « la Voie du Tambour » parce que, dans cette pratique-là, le tambour est le messager qui nous permet d’entrer dans « l’autre monde » et parce que le mot « chamanisme » est un terme sur lequel peuvent se greffer beaucoup de malentendus, même si il est très difficile d’en trouver un autre.

Sur la voie du tambour :

Au cours de ces voyages chamaniques, je découvris donc qu’il est conseillé lors des premières tentatives de chercher un trou dans la terre ou dans un arbre ; l’entrée d’une caverne pour « descendre dans le monde du bas ». Je découvris aussi que tous étions accompagnés, même sans le savoir, d’un « animal-totem » ou « animal de pouvoir » ou encore « animal gardien »; qu’il était possible au cours de ces voyages de recevoir des enseignements, des réponses et des compréhensions d’une pertinence et d’une intelligence absolument stupéfiantes ; que nous pouvions y entrer en contact avec des animaux, des plantes, des arbres, des pierres, dans la mesure où chaque chose, chaque être, dispose d’un « esprit » avec lequel il est possible d’interagir ; qu’il existait aussi un « monde du haut » et même un « monde du milieu » ; et que j’étais moi-même le protagoniste complètement impliqué du « voyage » que je faisais… Que nous ne sommes jamais complètement identiques en fin de voyage à celui, ou celle que nous étions au début ! Tout cela en m’accompagnant du son d’un tambour et en suivant un protocole particulier…

Par-delà l’ébahissement et l’émerveillement de ce que je vivais, je découvris alors que beaucoup de contes (surtout les contes dits « merveilleux ») étaient structurés exactement comme un voyage chamanique, celui qui en fait l’expérience étant en quelque sorte comme le héros en quête, et très vite je m’y sentis comme chez moi. Quand je dis « je m’y sentis comme chez moi », je veux dire que j’eus l’impression alors -qui ne s’est pas démentie depuis- de retrouver quelque chose que je connaissais parfaitement mais dont j’avais en quelque sorte perdu la clé. Une sorte de réunification psychique qui fut pour moi comme un nouvel élan.

Bien sûr cela ne se fit pas sans questionnements, voire remise en cause pour le rationnel que je suis. Il s’en suivit même une période (révolue) où je perdis même le goût des contes, ceux-ci m’apparaissant alors comme pauvres en comparaison.

Avant d’aller plus loin, insistons sur le fait que le terme de chamane peut recouvrir des pratiques et des fonctions très différentes selon les cultures : guérisseurs, guides spirituels ; conseillers pour la chasse, la pêche ou les récoltes ; directeurs de rituels d’harmonisation ; garants de l’unité de la communauté ; devins, visionnaires ; dépositaires des mythes et histoires de la communauté. Ce dernier item renvoyant directement à celle du conteur…

Par ailleurs, le terme de « voyage chamanique » mériterait peut-être d’être plus explicité pour éviter certaines ambiguïtés ou projections. Les termes de « rêve éveillé » ou de « Rêve Actif », par exemple, ne sont pas dénués d’intérêt. Ce qui est certain c’est qu’il existe plusieurs types d’états de conscience modifiée. Il est d’usage pour ce dont parle ce texte de parler de « d’état de conscience modifiée ou chamanique ». C’est une transe légère radicalement différente, par exemple, de la possession que l’on peut observer dans certaines pratiques chamaniques sur d’autres continents. Concrètement, cet état de conscience modifié s’atteint, dans la pratique qui est la mienne, grâce à la scansion répétitive d’un ou plusieurs tambours, ce son et cette répétitivité provoquant une modification du fonctionnement du cerveau.

Enfin, une dernière précision importante : les pratiques chamaniques ne sont pas des « remèdes miracles » : en général on y trouve ce que l’on est prêt à recevoir- et ce que l’on est prêt à aller chercher. Aussi efficientes, sages et profondes soient-elles, elles ne font pas à la place de. Ici, il s’agit d’un enseignement et d’une exploration qui laissent (et c’est heureux !) un absolu libre-arbitre à celui qui les pratique. Et si elles ouvrent des pistes (et parfois déblaient largement !) c’est à celui qui les pratique de faire le travail qui lui revient pour que les expériences qu’il y aura vécues et les enseignements qu’il y aura reçus s’incarnent pleinement dans sa vie. Voilà donc qui est dit ! Revenons donc à notre réflexion.


Contes et voyage chamanique : deux branches d’un même arbre

Ce que j’expérimentais alors est que les contes pourraient être les dépositaires d’un savoir et d’une expérience très ancienne. Henri Gougaud a maintes fois postulé –et je l’accompagne dans cette hypothèse- que les contes pourraient être les traces des premiers voyages chamaniques de l’humanité. Et quand bien même cette hypothèse mériterait d’être démontrée (si tant est que ce soit possible), rappelons que si le chamanisme est la plus ancienne pratique spirituelle connue (les premières traces identifiées sont datées de 35 000 ans avant J.C. ! ), le conte est de toute évidence une des formes d’art la plus ancienne avec la musique et le chant.

Il est d’usage d’expliquer dans les ateliers contes que pour bien raconter une histoire, il faut en quelque sorte plonger dans ses paysages, vivre avec ses personnages, ressentir les odeurs, les couleurs, le froid, le chaud, les affects… Et que plus nous en avons une expérience profonde et disons « incarnée » plus notre récit sera évocateur. C’est très exactement ce que nous vivons lors d’un voyage chamanique ! Nous sommes acteurs et spectateurs à la fois d’une aventure que nous vivons…
Probablement qu’il serait possible d’imaginer qu’en des temps très anciens, après un « voyage » ou un rituel, les personnes présentes demandaient au chamane :

- « Raconte-nous ce que tu as vu !».

Alors le chamane racontait. Oh sans doute pas tout bien sûr ! Certaines choses se doivent de rester cachées ! Mais racontait quand même. Et ces récits furent repris, par l’un, par l’autre, jusqu’à se figer en des formes qui ont traversé les siècles et que nous avons appelé « mythes » ou « contes ». Ce n’est qu’une hypothèse bien sûr. Mais quand même… Prenez Frau Holle, chez les frères Grimm (3), qui « tombe » dans le puits pour arriver dans un autre monde. C’est exactement le début d’un voyage vers « le monde du bas ». ! Et je ne parle pas d’Alice au pays des merveilles… Prenez le conte inuit de la « Femme squelette » ; c’est très exactement la transcription d’un rituel de guérison chamanique consistant à démembrer symboliquement une personne pour ensuite la reconstituer sans les maladies et mauvaises choses qui s’y étaient installées. Prenons aussi Yggdrasil, l’arbre cosmique nordique ; il est presque identique à la représentation que font des indiens d’ Amazonie de leur cosmogonie (4) ! Je pourrais multiplier les exemples à l’infini et sans doute le ferai-je un jour pour un livre consacré au sujet.

Donc récapitulons :

- Conte merveilleux et voyage chamanique semblent procéder d’un espace psychique similaire et pour le moins d’une expérience commune.
- Conte et voyage chamanique sont deux voies majeures d’entrée en relation avec notre psyché profonde. Les contes merveilleux sont des scénarios psychiques qui fonctionnent souvent comme des processus de résolutions de conflits ou de difficultés intérieures ou relationnelles. Le voyage chamanique est un chemin d’initiation et d’apprentissage qui procède de lois similaires.
- Cela implique que si le conte peut être perçu comme un scénario psychique à but d’apprentissage et d’expérience, il en est de même pour le voyage chamanique qui ontologiquement est un enseignement souvent à but de guérison, voire parfois une initiation spirituelle.
- Leur vision globale du monde (pas de séparation entre les règnes minéral, végétal, animal, et humain) les rapproche.
- On y trouve en commun le recours à des « intermédiaires magiques » et à certaines figures agissantes (vieil homme sage, vieille femme connaissant des secrets, guides divers, la nature comme lieu d’initiation, etc…).
- Dans les deux cas un personnage principal se met en chemin (le héros dans le conte, celui qui fait le voyage dans le chamanisme) et aucun des deux n’en revient exactement semblable.
- Conte merveilleux et voyage chamanique ont en commun la quête d’une harmonie à retrouver avec son environnement. Celui désigné comme « héros » est celui qui sait trouver des réponses en s’aidant de ce qu’il rencontre de façon respectueuse.
- Au cœur de la vision chamanique, réside la nécessité pour l’être humain de retrouver sa juste place dans l’univers.
- Tout comme le héros d’un conte a une mission, tout voyage chamanique doit être effectué avec une intention précise.

Mais recentrons-nous pour poser LA question : en quoi : comment et pourquoi la pratique du voyage chamanique peut-elle enrichir et féconder la pratique du conteur ?

Sur les raisons et les façons d’emprunter ce chemin :

Le retour à la source :

La « voie du tambour » est un chemin d’accès direct à la psyché profonde. Un des noms donnés aux pratiques chamaniques est « la voie de la révélation directe ». On s’y connecte avec le plus souvent une facilité déconcertante à une de nos parts les plus riches et fécondes.

Posons donc que le conte merveilleux procède de la même chose et des mêmes espaces intérieurs. Alors, le voyage chamanique peut devenir une voie d’accès directe à l’espace intérieur du conte et du conteur. Approcher le conte à travers ce prisme opère comme un retour à la source et procède d’une revitalisation profonde de celui-ci et de la pratique du conteur !

Par là-même, il est possible de travailler sur trois axes :

- Remonter à la source du conte merveilleux et expérimenter directement son essence profonde (Nous avons commencé à l’aborder dans les parties précédentes de ce texte).
- Revitaliser la psyché intime du conteur et donc travailler sur sa qualité d’être et de présence.
- Expérimenter un art de la mise en relation tout à fait particulier.

Après la source : rivières et confluents :

Sur l’établi :

Régulièrement, sur l’établi du conteur reviennent certains questionnements, dont ceux-ci :

- A partir de quel endroit intérieur et psychique se situe-t-il pour conter ?
- Par quels moyens se met-il en cohérence intérieure avec ce qu’il est, ce qu’il raconte et l’instant présent ?
- Comment laisse-t-il le conte vivre en lui ? Comment se laisse-t-il habiter par le conte qu’il raconte ?
- Au-delà des considérations strictement physiques (contexte, publics, etc…), comment travaille-t-il l’espace imaginaire de la contée ? Comment, et où, y place-t-il le public et sa parole ?

Ce sont bien sûr des questions auxquelles il peut être répondu sans le recours à une pratique chamanique. Toutefois mon expérience en atteste : le voyage chamanique est un processus à la pertinence surprenante qui permet d’apporter des réponses édifiantes. Non pas seulement édifiantes parce que parfaitement structurées (elles le sont, même si les symboles et les codes utilisés nécessitent parfois un décryptage ! ), mais édifiantes parce que –par un processus mystérieux- elles sont complètement adaptées à la personnalité profonde du conteur.

Comme si le voyage chamanique permettait de se connecter à une intelligence particulière plus réalisée que ce que nous sommes…

De la relation du conteur avec les contes :

Ainsi, dans ce travail, le conteur peut explorer son « lieu de conte » ; il peut aller à la rencontre d’un conte et de son « esprit », il peut même lui demander des informations ; il peut (et c’est un préalable indispensable !) rencontrer son « animal totem » ; rencontrer son « esprit de conteur », et même travailler avec des « présences » qui l’aideront pendant son travail de conteur (si, si…) En un mot, par l’expérience du voyage chamanique, il parle le même langage que les contes qu’il raconte ! Connecté à sa psyché profonde, son travail de conteur résonnera tout autrement, et enfin, parce qu’il aura expérimenté que le conte est un art de la présence qui convoque des présences, il entretiendra avec son public une relation plus profonde. Il ne « travaillera » plus des contes, il les laissera vivre leur présence et se déployer dans l’espace qui est le leur.

Par ailleurs, qui dit « voyage » dit « quelqu’un qui se met en marche » et qui dit « quelqu’un qui se met en marche » dit une quête ou une aventure. Et qui dit une quête ou une aventure dit une narration. Ainsi rebouclons-nous la boucle. Le conteur du merveilleux est dépositaire de récits qui, peut-être (en tout cas, j’aime à le penser), sont des bribes cristallisées de voyages chamaniques très anciens. A lui, conteur marchant sur la Voie du tambour, reviendra la mission de mettre en narration les expériences qu’il aura vécues en état de conscience modifiée, faisant alors circuler de par le monde de nouveaux récits.

De la présence et de la relation avec les publics :

Dans la mesure où le conte est un art qui ne montre presque rien mais évoque presque tout, la qualité de présence du conteur et la manière avec laquelle il se laisse habiter par son histoire sont essentielles. Pour cette raison beaucoup de contes obligent le conteur à travailler son intériorité. Le voyage chamanique étant aussi un voyage intérieur il peut donc y contribuer puissamment.

Par ailleurs, pour citer à nouveau Henri Gougaud, celui-ci formule l’idée que le public écoute le conteur de l’endroit d’où celui s’installe pour conter. Étant bien entendu précisé qu’il ne s’agit pas ici d’un endroit physique mais d’un espace intérieur. Travailler sur cet « endroit » implique une profonde métamorphose de la manière avec laquelle le conteur maille la relation avec son public. En explorant et en s’imprégnant de nouveaux espaces intérieurs grâce à la Voie du tambour, le conteur peut impulser une dynamique particulière à cette relation.

L’estuaire :

Trouver son animal totem, trouver son « esprit de conteur » (et aussi travailler sur ses ressources vives mais aussi ses empêchements), rencontrer « l’esprit » de ses contes, trouver son « lieu de conte », travailler sur sa pleine présence et une relation vivifiée avec son public, expérimenter ce qui se passe si il conte et explore ses contes en état de conscience modifiée, puis, raconter ce qu’il aura vécu : c’est ce travail que je me propose de développer et de mettre en place dans le cadre de stages d’initiation chamanique à l’intention de conteurs.

Le conteur est un passeur entre les mondes. Il fait circuler d’oreilles en oreilles et d’âmes en âmes des récits très anciens qui témoignent d’une reliance en grande partie perdue avec le monde. Cheminant sur la Voie du tambour il a la possibilité d’expérimenter et de retrouver cette reliance, revitalisant par là-même, et sa pratique de conteur et sa psyché profonde. Resserrant entre ses doigts et tissant de sa parole « le fil de la merveille » ; celui dont l’écrivaine et enseignante Christiane Singer disait « qu’il était peut-être de notre devoir le plus impérieux de ne jamais le perdre ».


D’un point de vue pratique :

Ces stages d’initiation au voyage chamanique à l’intention de conteurs sont prévus sur trois jours. Ils s’adressent à des groupes de 6 à 12 personnes et seront animés par deux personnes : Murielle Lemarié, praticienne et thérapeute chamanique, et moi-même, conteur et pratiquant sur la Voie du tambour. Ils s’adressent à toute personne ayant une pratique de conteur, même débutante. Il n’est pas nécessaire d’avoir déjà fait un stage d’initiation chamanique auparavant, l’initiation étant prévue au cours du stage. Ils sont à ce jour prévus sur Paris et en Aveyron.


(1) : La Voie du chamane de Michael Harner – Mama Éditions
(2) : Initiation au voyage chamanique de Sandra Ingerman – Éditions Vega
(3) : Contes pour les enfants et la maison – Les frères Grimm – José Corti
(4) : Les arbres entre visible et invisible de Ernst Zürcher – Actes Sud